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Du côté nord du coeur

Récit d'un voyage sur la Côte Nord du fleuve St-Laurent



Deux années se sont écoulées avant de pouvoir reprendre la route vers la Côte Nord là où j’avais dû l’abandonner pour aller au chevet de mon père, un marin des terres. Il aura depuis rejoint le vent.

Sur le sentier menant au phare, j’ai passé le point de rupture et entraîné dans mon pas le passé. Le long fleuve de l’intranquillité me sert de repère; je le longe et j'en fais mon ombre.

Délaissant les guides touristiques, je cherche l’esprit des endroits où je m’arrête dans des récits qui racontent. Pour ce parcours côté nord du fleuve, j’ai mis dans mon sac à dos Pierre Perrault. Dans son récit « Toutes îsles », il parcourt dans les années soixante le fleuve St-Laurent du côté nord jusqu'à Blanc-Sablon racontant dans sa poésie, un monde disparu, mais qui a laissé des traces que je devine.


" C’est sur les bords du Saint-Laurent une grande réserve de paysages et de découvrances où nous allons ancrer nos barques et notre connaissance ". (Pierre Perrault)

Je ne saurais raconter tout à fait ce dont il est question dans cette œuvre immense et poétique. Tout ce que je peux en dire, c'est que Perrault relie entre eux les pêcheurs, les mammifères marins, la nation innue, le fleuve, les rivières et les îles. Et que ces liens, bien que ne tenant qu'à un fil, résistent encore aujourd'hui. Ils tracent la toile de fond de cette contrée entre la forêt et le fleuve.


La poésie de l’écologie

Ce voyage se fait sur fond de feux de forêt, d’inondations et de grandes chaleurs. Pourtant, l'air est frais aux Bergeronnes, comme si nous n’étions plus à la même époque qu’au moment de notre départ alors que le ciel avait disparu de nos vies.

Je contemple le paysage d’une différente manière, souhaitant qu'il en demeure ainsi et que si jamais j'y reviens, je le retrouve tel que dans mon souvenir d'aujourd'hui. Tant de beauté doit nous survivre; d'autres après nous doivent pouvoir en témoigner.

Au matin, l’autre rive se devine davantage qu’elle ne se voit. Dans le brouillard, nous sommes tous des êtres d'écumes. Nous chevauchons les rivières en terres innues: Betsiamites, Papinachois. Leur existence pourtant si amples n’ont pas suffi à la nôtre. Nous avons tout voulu d’elles; dompter leur fougue et même dévier jusqu'à leur destin. Est-il possible d'espérer qu'un jour relâchées, elles retournent couler dans le nid d'origine?

L'escale à Pointe-aux-Outardes ne sera que d’une nuit. À l'entrée du parc, un cimetière avec pour l’éternité un magnifique point de vue sur les eaux. Malgré la pluie, nous marchons sur la grève. Le ciel est si bas qu’il nous frôle la tête. Nous bifurquons vers la forêt seule et silencieuse; même les insectes semblent l’avoir désertée. J’aime la mer, mais je la crains tant elle est changeante et imprévisible. Je suis une femme de forêt. J’ai grandi dans ses parages et ses atours. Nous sommes alliées.

Nous poursuivons le fleuve toujours plus près de son origine jusqu'à Sept-Îles. Nous le perdons de vue en traversant la forêt boréale peuplée d'épinettes nues. Nous le retrouvons au tournant porté par le courant.

Le poète et médecin de la marine, Victor Seagalen qui a beaucoup écrit sur l'ailleurs et l'exotisme disait que même les fleuves possèdent un esprit et une personnalité dont il fallait rendre compte en l'invoquant. L'esprit de fleuve St-Laurent m'échappe encore, mais je ne renonce pas.

Nous voilà assis face au fleuve à l'île Grande Basque. Nous venons de parcourir un sentier boueux et rocailleux longeant la côte. Il a tellement plus ces derniers jours que l'eau jaillit de partout et tente par tous les moyens de rejoindre le fleuve. Ce sont dans les lits de ruisseaux improvisés que nous avons dû parfois marcher jusqu'à finalement rebrousser chemin; il faut parfois apprendre à renoncer et aller ailleurs.

À l'anse aux baleines, nous voyons au loin le pic rocheux sur lequel se prélassent les phoques aperçus à notre arrivée. Les voir libres dans nos eaux semble si improbable et pourtant, ils y sont depuis si longtemps.


De Sept-Îles à Aguanish

Nous arrivons dans le petit village d'Aguanish d’à peine une centaine d’habitants. Ils ont déjà été plus nombreux, mais même la beauté de l’endroit ne réussit pas à les retenir. Nous même nous n’y serions probablement jamais arrêtés si ce n’était de Solange, notre voisine de ruelle à Montréal. Elle y a toujours sa maison où elle retourne avec sa famille tous les étés respirer l’air du Nord. Solange y a élevé ses huit enfants avant de prendre la grande décision de déménager à Montréal, il y a plus de 40 ans. Mais le nord est toujours en eux. À travers leur parlure d’abord qui fait rouler les mots tels des vagues dans le fleuve; mais aussi, dans cette façon digne de faire face à la vie dure.

Nous nous installons face au fleuve toutes fenêtres ouvertes. Nous ne sommes que quelques campeurs à nous partager l’immensité du ciel et de l’horizon. Je n’arrive pas à comprendre ni à saisir tant de beauté: je ne peux que la rencontrer.

Le son des vagues lissant le sable nous accompagne jusqu'au matin.

Le lendemain, deux des enfants de Solange nous entrainent vers une anse parmi les anses pour nous baigner. Il fait très chaud et je marche sans m’arrêter jusqu’à ce que l’eau atteigne mon ventre. J’hésite quelques secondes craignant de ne pas y arriver, mais je parviens à m’y engloutir. Je fais la fière.

« Ne sois pas surprise si tu sens de petites morsures, me dit Roseline; ce ne sont que de minuscules crevettes qui nous agrippent la peau!". Je fais la brave.

Au matin, tout n’est que brume pour faire le dernier bout de chemin menant à la fin de la toute 138. Nous parcourons une quarantaine de kilomètres dont la moitié, sur une route de gravier. Il pleut des paysages détrempés. Nous arrivons finalement au dernier village: Kegaska. Il y a quelques maisons et un port d’où part un traversier vers La Romaine. Sur le panneau du bout du monde, il est écrit le mot fin. C’est tout. Juste le mot fin jusqu'à ce que la fin soit repoussée un jour plus loin. Il faut apprendre à aimer les chemins qui ne mènent nulle part.


Le temps m'attend

Lorsque Gilles Vigneault chante les gens de mon pays, j'entends les gens de Natashquan. En 1830, une goélette nommée La Mouche avec à son bord une vingtaine de réfugiés de Havre-Aubert aux Îles-de-la-Madeleine accoste dans la baie de Natashquan. Parmi eux se trouvent des Vigneault, des Cormier, des Chiasson et des Lapierre. Les Innues qui y vivaient déjà les ont accueillis en acceptant de partager avec eux les fruits de la pêche abondante. Nous devons aux Innus la possibilité d'être.


"Quelque part dans cette ville, je suis l'humain du moment. Je cherche mes traces" - Joséphine Bacon

Nous nous sommes arrêtés que quelques heures, mais il y avait un petit goût de sacré qui s’est mélangé au vent venant du large. Contempler le fleuve à l’endroit même où Gilles Vigneault l’a vu pour la première fois, aller dans la maison de son grand-père puis celle de son enfance donne un sens à ce qu’il a toujours été. Ces maisons menant aux Galets et jadis abandonnées ont repris le cours de l'histoire en la racontant aux passants du moment.

Chaque été, Ti-Gilles comme les ancêtres du village l'appelait, revient à Natashquan; il doit d’ailleurs y venir au mois d’août juste à temps pour y cueillir les baies dont la chicoutai, un petit fruit orangé acidulé qui abonde dans la région.


Je ne peux rien dire sur Gilles Vigneault qui n’a pas déjà été dit; je ne peux rien dire sur Natashquan qui ne saurait mieux le décrire qu’il ne l’a fait.


« C’est à Natashquan que le temps s’arrête. C’est à Natashquan que le temps m’attend » - Gilles Vigneault.

À la fin du jour, la mer est toute en mouvance. Elle se soulève comme pour enfanter. À chaque poussée, une vague échoue sur le sable pour partir à nouveau. Nous cherchons une âme à la mer; nous ne trouvons que la nôtre accrochée au mât de nos espérances.


Maîtres du canot et de la tente

Nous avons traversé les territoires Innues: Essiapit, Pessamit, Maliotenam, Mingan sans en connaître véritablement l’histoire ni le langage. Me revient en tête un passage du livre de Perreault: « Avec eux, nous creuserons à même les rivières et trouverons les joyaux des géographies les plus graves, avec eux nous affermirons notre langage et ferons des échanges de mots car les mots nous manquent tandis que les Montagnais possèdent douze façons de dire caribou… nous leur enverrons des ambassadeurs, sans quoi nous perdrons la légende, faute de mots, faute d’images. »

Nous n’avons pas su trouver les ambassadeurs qu’il fallait. Il aurait fallu s’allier à eux et apprendre à habiter ce monde de forêts, de rivières, de caribous et de saumon. Nous avons cru pouvoir y arriver seuls; nous nous sommes perdus en chemin. « Avec eux ses maîtres du canot et de la tente, restent possibles les alliances qui élèvent les royaumes ». Il tarde, mais il n'est pas trop tard.


Les temps à venir

« Il fait chaud sur la Côte Nord. On n'est pas habitué à ça par ici ».

Cette phrase, prononcée dans la langue d'ici, nous l’avons entendue à maintes reprises. Peu s’en réjouissent et le ton est inquiet, presque résigné. Chaque matin, l’air s’emplit d’humidité et le brouillard engloutit le paysage. L’eau de fleuve normalement froide même en été nous accueille sans frissonner. Même les touristes ne sont pas encore venus par crainte des tourments.

Et moi qui tente de reprendre pied en m’éloignant au Nord parmi les épinettes noires, voilà que les temps incertains me font à nouveau trébucher. Le désastre en devenir est partout, surtout ici dans la forêt boréale, notre alliée, qui pourrait ne pas pouvoir survivre. Après cet été de tous les dangers, je crains que plus rien ne soit pareil. Sur mon fil, les chiffres montrent des degrés de réchauffement si inquiétant dans les mers et sur les continents arctiques que ma joie je dissous et l’espoir me lâche. Au matin, je prends la décision de couper le fil et prendre de la distance, y compris avec moi-même. Je sais suffisamment ce qu’il y a à savoir sur l’état sombre des lieux; il reste à faire face.


Fernando Pessoa, poète et écrivain portugais disait: « Les choses n’ont pas de signification, elles ont une existence ». Cette façon de voir les choses change tout. L’existence humaine est une parmi une multitude. Respirer n’est pas la seule façon de vivre. Tout sur cette Terre évolue, se transforme et fabrique le monde. Des rochers surgissant des mers, aux cours d’eau sillonnant les territoires. Il faut aller en terres lointaines en dehors comme en dedans pour le ressentir.


Alors que nous allons sur le chemin du retour, je tisse ensemble le goût de l’eau salée sur mes lèvres et les confidences du vent dans mes cheveux. J’ai donné mes plus beaux regards au soleil couchant et aux horizons infinis. Ils m’ont donné en retour une boussole pour les temps à venir.


"On ne sait ni quoi ni comment, mais quelque chose surgira qui demandera qu'on lutte plus vaillamment encore". Wilt Whitman

















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