L'objet de nos désirs - The object of our desires

Dernière mise à jour : 21 août 2019


Quitter sa maison. Rassembler ses affaires, laisser aller ces témoins de notre vie d'avant. Comme disait Proust, le passé n’est jamais le passé. Durant toute notre vie, nos souvenirs demeurent merveilleusement volatiles. Dans leur miroir changeant, c’est nous-mêmes que nous voyons.


Il est difficile de se détacher de tous ces objets qui ornent nos vies ; c'est comme si nous étions liés à eux par des fils invisibles, une extension de soi. Ils contiennent à la fois nos désirs et nos culpabilités. Même cachés pendant des années dans une boite, les objets gardent en eux les marques du temps et des sentiments. S'en libérer, c'est faire confiance en l'avenir et en soi.


Mais parfois, nous les délaissons sans l'avoir voulu. C'est ce qui est arrivé à Jean-Marie lorsqu'une opération qui a mal tourné l'a obligé à quitter sa maison sans préavis. Ses objets sont restés derrière, ne sachant quoi penser de cette soudaine absence. La poussière s'est lentement déposée sur eux comme une fine couche de neige. Le piano s'est tu et l'opéra Rigoletto, laissé sur le tourne-disque, a même invoqué la maledizione !


Le silence s'installa à demeure et prit son temps. Les jours, les semaines, puis les mois sont passés. Jusqu'au jour où l'on a dû décider de leur sort. On a donc fait des piles, des tris, des choix et avec eux, on a remonté le temps perdu. On peut déceler les bribes d'une vie à travers les objets. Ceux de Jean-Marie chantaient l'amour de la musique et de l'opéra ; racontaient des voyages et la soif d'apprendre. La solitude aussi. Contre toute attente, la matière devient poésie.


Lorsqu'interrogé au hasard d'une conversation sur une possible leçon de vie à transmettre, Jean-Marie a tout simplement répondu qu'il avait essayé de vivre une vie décente. Ça lui ressemble cette dignité dans l'expression, cette discrétion. Dans sa petite chambre du CHSLD, certains de ces objets sont avec lui, très peu en fait ; sa chaîne stéréo, quelques cadres, un ou deux bibelots. Il s'accommode de cette vie sans trop se plaindre, sans apitoiement. Ses sœurs veillent sur lui. Les préposés aussi. Il lui arrive même d'aller encore à l'opéra et ainsi réaliser que la malédiction de Rigoletto, ce n'est pas pour lui.


PS: La vie est ainsi faite que d'ici quelques semaines, ce n'est pas le son du piano qui retentira à nouveau, mais le rire d'un enfant, celui de l'arrière-petit-neveu de Jean-Marie. Et ce sera toute une symphonie.






Leaving our house. Gathering our stuff, letting go of the witnesses of our previous life. As Proust said, the past is never the past. Throughout our lives, our memories remain wonderfully volatile. In their changing mirror, it is ourselves that we see.


It is difficult to detach oneself from all those objects that adorn our lives; as if we were bound to them by invisible threads, an extension of oneself. They contain both our desires and our guilt. Even hidden for years in a box, objects keep in them the marks of time and feelings. To get away from it is to trust in the future and in oneself. But sometimes we leave them without wanting to. That's what happened to JM when an operation that went wrong forced him to leave his house without notice. His objects remained behind, not knowing what to think of this sudden absence. The dust slowly settled on them like a thin layer of snow. The piano was silent and the opera Rigoletto, left on the turntable, even invoked the maledizione! Silence settled down and took its time. The days, the weeks, then the months are spent. Until the day we had to decide their fate. So we made piles, sorts, choices and with them, we went back lost time. We can detect the snatches of a life through objects. Those of J-M sang the love of music and opera; told stories and the desire to learn. Loneliness too. Against all odds, the material becomes poetry. When asked randomly about a possible life lesson, J-M simply replied that he had tried to live a decent life. Its him this dignity in the expression, this discretion. In his small room in the retirement home, some of these objects are with him, very little in fact; his sound system, some frames, one or two trinkets. He adapts this life without much complaining, without pity. His sisters watch over him. He even happens to go to the opera and realize that the curse of Rigoletto is not for him.


PS: Life is so made that in a few weeks, it is not the sound of the piano that will sound again but the laughter of a child. And it will be a whole symphony.

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