Les poissons n'existent plus

Dernière mise à jour : mars 12


"Ce que les hommes veulent en fait, ce n'est pas la connaissance, c'est la certitude".

Bertrand Russell


Les poissons ont disparu. Il y a bien sûr encore des êtres vivants qui nagent dans l'eau, que l'on peut pêcher et manger, mais les poissons en tant qu'espèce commune n'existent plus. Difficile à croire, j'en conviens. Il n'est jamais facile de remettre en question des faits qui nous apparaissent si évidents et auxquels on s'accroche pour mettre de l'ordre dans tout ce chaos.


C'est d'abord un livre qui m'a mis sur la piste: Why fish don't exist de Lulu Miller. Ça raconte entre autres l'histoire d'un taxidermiste David Starr Jordan qui, au 19e siècle, a consacré plusieurs années de sa vie à identifier plus de 2 500 types de poisson. Il les conservait dans des pots remplis d'éthanol sur lesquels ils apposaient des étiquettes avec le nom qui leur avait attribué. Un matin de 1906, un tremblement de terre a détruit sa tentative d'ordonner le chaos. Parmi les quelques poissons qu'il a pu sauvegarder, il décida de coudre leur nom directement sur leurs os. Avec le temps et avec l'aide de nombreux collaborateurs dont il ne reconnut pas l'effort, il rebâtit petit à petit sa collection.


À 40 ans, il est nommé premier président de l'université Standford et sa carrière aurait pu être remarquable si ce n'est qu'il avait voulu aussi apposer des étiquettes sur les humains en s'associant à la théorie de l'eugénisme. Cette théorie voulant qu'il y ait une hiérarchie naturelle et qu'on puisse sélectionner les individus d'une population en se basant sur leur patrimoine génétique. En son nom, des milliers de personnes aux États-Unis, mais aussi au Canada ont été stérilisées de force principalement les personnes handicapées, les immigrants et les autochtones. On les considérait comme des humains inaptes à la procréation.


David Starr Jordan quitta ce monde avec la certitude que les êtres vivants pouvaient être hiérarchisés, étiquetés et catégorisés définitivement. Mais il n'y a rien de plus éphémère qu'une certitude. Mieux vaut ne pas trop s'y attacher.


La science de l'évolution nous enseigne que les êtres vivants ont changé au cours du temps et changeront à nouveau. Rien n'est immuable. Le courant majoritaire dans les sciences de l'évolution classe les espèces non pas suivant leurs caractéristiques physiques mais selon leur "lien de parenté". C'est ce qu'on appelle la classification phylogénétique. Les classifications traditionnelles nous amenaient à penser qu'un rien n'est plus proche d'un poisson qu'un autre poisson. Mais ce n'est pas toujours vrai.


Il se trouve que les poissons ne descendent pas d'un ancêtre commun et ne peuvent par conséquent être regroupés sous une catégorie unique. Désormais, on parle de poissons sans mâchoire mobile (lamproie), de poissons cartilagineux (requins), de poissons à nageoires rayonnées (esturgeon, saumon...) et de poissons à nageoires charnues (cœlacanthe).


"Les nageoires du cœlacanthe, par exemple, ressemblent à des embryons de pattes, ce que ne possèdent pas d'autres poissons comme la truite ou d'autres. Par conséquent, dans l'arbre de l'évolution, le coelacanthe est plus proche de l'homme que de la truite ! C'est pour cette raison que la super-classe des poissons a été supprimée de la classification phylogénétique, mais reste cependant conservée dans d'autres écoles minoritaires."


Il semble que le même sort ait été réservé aux reptiles : les lézards sont plus proches des oiseaux que des crocodiles semble-t-il.


Que conclure de tout ceci? Bien sûr que l'on pourra encore aller pêcher des "poissons"! Mais une fois assis dans la barque, on aura tout le temps de songer au fait que nos certitudes d'aujourd'hui ne tiendront pas la route. Elles seront éclipsées par d'autres certitudes et ainsi de suite. Et que ces frontières que nous tentons d'ériger entre nous, entre les espèces, pour se rassurer, et bien, elles n'existeront que le temps d'une vie.











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