Le combat de Jean-Marie

"Je marche dans les sentiers que me trace la nature, jusqu'à ce que je me repose en tombant".

Marc-Aurèle


Ils sont arrivés un matin, sans crier gare. Il faut partir, M.Ménard. "On va où? semblait dire son regard un peu ahuri. "On vous emmène plus haut". Ils décrochent les cadres des murs et ramassent ses maigres affaires. On appelle sa soeur. On l'informe qu'on soupçonne Jean-Marie d'avoir le mal. Il doit quitter sa "maison" qu'il occupe depuis bientôt 8 ans. "C'est pour votre bien, et ceux des autres."


Il acquiesce, il n'a pas la force de résister. C'est que depuis quelques jours, la fatigue est immense. Il n'arrive plus à manger ni à boire. Il n'a pas mal; juste une grande lassitude qui lui ferme les yeux.


Le voilà rendu au sixième dans la zone ardente où on l'isole avec lui-même, sans téléphone, sans télé, coupé du monde. Le test viendra confirmer ce que l'on redoutait déjà.


S'amorce alors le branle-bas de combat pour voler à son secours. On fait des appels, on se renseigne sur son état, on cherche des réponses qui n'existent pas encore, on fait des conciliabules, on s'organise à la hâte, on pense au pire, on allume les lampions et l'on identifie deux membres de la famille qui seront chargés d'aller à son chevet. C'est que Jean-Marie n'a pas d'enfant, mais il vient d'une grande famille et il est comme le dernier père qu'il leur reste.


N'ayant eu que des contacts téléphoniques depuis le début du confinement, la présence d'un proche même méconnaissable sous l'équipement de protection a mis un baume sur son coeur fatigué. Jean-Marie a même été jusqu'à pousser la chansonnette d'une petite voix frêle certes, mais en se souvenant parfaitement de toutes les paroles. Ce soir-là, c'est avec la musique de Mozart qu'il s'est endormi.


Et comme mû par le désir de s'accrocher encore à la vie, il a réussi, le lendemain matin, à manger un peu. Il a même, plus tard dans la journée, trinqué avec un proche et avec la bénédiction du médecin; il y a si longtemps qu'il en rêvait de ce goût de gin dans la bouche.


Au moment d'écrire ces lignes, Jean-Marie demeure serein; il n'ajoute ni n'enlève à ce qui lui arrive. Ce n'est certes pas le cas de tous de vivre de cette façon cette tragique maladie; ces morts sans rites et sans présence nous hanteront longtemps. Et qui sait ce qui adviendra de nous pendant et après ce chaos. Mais, peut-être que la force tranquille de Jean-Marie nous donnera l'élan d'accepter davantage ce qui nous arrive, sans trop se plaindre contre le sort, non pas comme du fatalisme, mais comme une force nouvelle qu'il nous aurait sans le savoir transmis.



Une pensée toute spéciale pour tous ceux qui sont éprouvés par la maladie et le deuil d'un proche dans ces temps inédits et en particulier la famille d'Hélène, soeur de Jean-Marie; une flamme éternelle s'est allumée.







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